Dans les bastides et les maisons de village de Provence, il n’est pas rare de trouver une assiette à décor bleu, un plat à bord contourné ou une fontaine murale en faïence. Beaucoup de familles les attribuent spontanément à Moustiers, parfois à Varages. Ces deux centres, l’un dans les Alpes-de-Haute-Provence au bord des gorges du Verdon, l’autre dans le Var, ont en effet marqué l’histoire de la céramique provençale. Mais leurs décors ont été tant imités qu’il faut quelques repères pour distinguer une pièce ancienne d’une reproduction. Cet article vous donne les clés essentielles, sans prétendre remplacer l’œil d’un spécialiste.
Qu’est-ce que la faïence, au juste ?
La faïence est une céramique à pâte poreuse, cuite une première fois, puis recouverte d’un émail stannifère, c’est-à-dire opacifié à l’étain, qui lui donne son fond blanc laiteux. Elle se distingue de la porcelaine, plus dure, translucide et vitrifiée dans la masse. Retourner une pièce et regarder un éclat, même minime, permet souvent de faire la différence : sous l’émail d’une faïence apparaît une terre colorée, beige, rosée ou rougeâtre, alors que la porcelaine reste blanche dans toute son épaisseur.
On distingue aussi deux grandes techniques de décor. Le grand feu : les couleurs sont posées sur l’émail cru et cuites avec lui à haute température, ce qui limite la palette (bleu, jaune, vert, violet de manganèse, orangé) mais donne des tons profonds et fondus. Le petit feu : les couleurs sont posées sur l’émail déjà cuit puis fixées à basse température, ce qui permet une palette plus riche et des détails plus fins. Moustiers comme Varages ont pratiqué les deux à différentes périodes.
Moustiers : une faïence de prestige
La faïence de Moustiers-Sainte-Marie connaît son âge d’or entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle. La famille Clérissy y joue un rôle fondateur, puis d’autres ateliers se développent, dont celui des Olérys, auquel on associe l’introduction de la polychromie de grand feu. La production est réputée pour la finesse de son émail et l’élégance de ses décors, destinés à une clientèle aisée.
Les décors à connaître
- Le décor Bérain : inspiré des gravures ornementales de Jean Bérain, il associe lambrequins, rinceaux, termes, vases et petits personnages dans une composition symétrique très fine, souvent en camaieu bleu. C’est l’un des décors les plus célèbres et les plus copiés.
- Les grotesques : personnages fantaisistes, caricaturaux, parfois mi-humains mi-animaux, disposés sur des tertres fleuris, souvent en polychromie ou en camaieu vert ou jaune.
- Le décor à la fleur de pomme de terre : petites fleurs stylisées réparties sur l’aile ou le bassin, d’une grande légèreté.
- Les scènes de chasse et les décors à la guirlande, ainsi que des décors mythologiques sur les grandes pièces de prestige.
Les formes typiques comprennent des plats ronds ou ovales à bord contourné, des assiettes, des bassins, des fontaines, des pots à pharmacie et des pièces de forme plus rares. L’émail est généralement d’un blanc légèrement laiteux, la peinture fine et maîtrisée.
Varages : la faïence du Var
Varages, petite commune du Haut-Var, est un centre faïencier actif à partir de la fin du XVIIe siècle et resté en activité très longtemps, ce qui en fait l’un des foyers provençaux les plus durables. Les ateliers de Varages se sont largement inspirés de Moustiers, ce qui explique les confusions fréquentes, mais ils ont aussi développé des décors propres, souvent plus spontanés et plus populaires.
Parmi les décors associés à Varages, on retient notamment :
- le décor à la rose, une rose épanouie, souvent en manganèse ou en polychromie, placée au centre ou sur l’aile ;
- le décor au jeté de fleurs, petits bouquets et fleurettes dispersés librement sur la surface ;
- des paysages, des oiseaux et des motifs floraux traités d’un pinceau rapide et vivant.
La faïence de Varages a beaucoup servi à l’usage quotidien des familles provençales : assiettes, plats, saladiers, écuelles, pichets. C’est précisément pour cela qu’on en retrouve encore aujourd’hui dans les maisons du Var, autour de Fréjus, de Draguignan ou de la Provence Verte.
Comment distinguer Moustiers et Varages ?
La distinction est souvent délicate, y compris pour les connaisseurs. Il n’existe pas de règle absolue, mais quelques tendances générales peuvent orienter :
| Critère | Moustiers (tendance) | Varages (tendance) |
|---|---|---|
| Émail | Fin, blanc laiteux, régulier | Parfois plus épais ou légèrement teinté |
| Dessin | Très précis, compositions savantes | Plus libre, pinceau rapide |
| Décors emblématiques | Bérain, grotesques, fleur de pomme de terre | Rose, jeté de fleurs, paysages |
| Destination | Clientèle aisée, pièces d’apparat | Usage domestique plus courant |
Les marques peintes au revers existent, mais elles ne sont ni systématiques ni fiables à elles seules : beaucoup de pièces anciennes n’en portent pas, et de nombreuses reproductions en portent. L’attribution repose sur un faisceau d’indices : terre, émail, palette, style du pinceau, forme, usure.
La prudence face aux reproductions
Le succès des faïences provençales a entraîné dès le XIXe siècle une production abondante de pièces « dans le goût de » Moustiers, puis, au XXe siècle, une fabrication touristique et décorative toujours active. Certaines sont honnêtes et vendues comme telles, d’autres ont été vieillies artificiellement.
Quelques signaux doivent inviter à la prudence :
- un émail très blanc, brillant, sans aucune piqûre ni variation ;
- un décor parfaitement régulier, comme imprimé ou décalqué ;
- un revers trop propre, sans traces de pernettes, ces petits supports de cuisson qui laissent des marques sur les pièces anciennes ;
- une usure artificielle, concentrée de façon illogique, ou une saleté appliquée dans les craquelures ;
- une marque trop visible, trop nette, trop « parlante ».
À l’inverse, une pièce ancienne montre généralement de légères irrégularités de cuisson, des petits manques d’émail sur les bords, des traces d’usage cohérentes avec sa fonction : rayures de couverts au centre d’une assiette, éclats au talon d’un plat.
Ce qui fait la valeur d’une faïence provençale
La valeur dépend de l’époque, de la qualité du décor, de la rareé de la forme et de l’état. Une assiette courante du XIXe siècle, même ancienne, reste souvent abordable. Un grand plat du XVIIIe siècle à décor Bérain d’une belle main, en bon état, ou une forme rare comme une fontaine complète, peut susciter un intérêt bien plus important. Les restaurations, recollages et fêles, même anciens, diminuent la valeur, sans toujours la faire disparaître pour les pièces rares.
Un conseil pratique : ne lavez jamais une faïence ancienne au lave-vaisselle, et évitez de la tremper longtemps. L’eau peut pénétrer par les éclats dans la terre poreuse et faire sauter l’émail. Un simple dépoussiérage au pinceau doux suffit avant de la faire examiner.
Une faïence se reconnaît autant par son revers que par son décor : c’est souvent sous la pièce que se cache la vérité.
Si vous conservez des assiettes, des plats ou des pièces de forme dont l’origine vous interroge, vous pouvez demander une estimation gratuite sur photos, en pensant à photographier le revers et les éventuels éclats. Pour aller plus loin, consultez notre page consacrée au rachat de porcelaine et de faïence ainsi que celle sur l’expertise d’objets d’art.




